Comment l’internet est arrivé au CERN

François Flückiger (Image: Claudia Marcelloni)

Quand j’ai appris que j’avais été admis à l’Internet Hall of Fame 2013, avec 31 autres lauréats, j’ai ressenti une grande joie et une immense fierté.

Mais aussi beaucoup d’humilité : je veux croire que je mérite cette récompense, mais je réalise aussi à quel point ma contribution a été modeste comparée à celle des personnalités que je rejoins, comme Vint Cerf et Richard Stallman, de véritables légendes vivantes. En fait, cette récompense revient également au CERN et à tous ceux qui ont travaillé avec moi dès le début des années 1980 sur la construction du réseau externe du CERN, notamment Brian Carpenter, Giorgio Heiman, Jean-Michel Jouanigot et Olivier Martin.

Le CERN est connu pour avoir inventé le web, mais moins pour avoir contribué à la mise en place de l'infrastructure de l'internet, qui a été essentielle au développement de la Toile.

En janvier 1983, le groupe Réseaux du CERN était créé, composé alors de deux sections : la section Réseau interne et la section Réseau externe. J’ai été chargé de diriger la seconde. À l’époque, le réseau externe du CERN comptait deux minuscules lignes louées, l’une vers Rutherford et l’autre vers Saclay. Huit années plus tard, le CERN était devenu le centre d'un énorme réseau en étoile, la plus grande plateforme Internet en Europe. Imaginez un peu : en 1991, 80 % de la capacité de l’internet en Europe pour le trafic international était installée au CERN, dans le bâtiment 513 ! Rien d’étonnant à ce que la performance du premier serveur web de Tim Berners-Lee ait autant impressionné le monde : celui-ci se trouvait au cœur de l’internet européen, à un saut de la plupart des destinations.

Comment en est-on arrivé là ?

Détail d’un schéma de 1991 représentant les lignes réseau louées, avec le CERN au centre – voir le schéma complet (Image : CERN)

En 1984, les grands centres de physique des hautes énergies européens ont commencé à établir des liaisons directes avec le CERN et, très vite, des centres de physique situés dans d’autres régions ont demandé eux aussi des connexions. Les réseaux se développent comme des cristaux : lorsqu'une plateforme se forme, tout le monde veut s'y connecter pour n’être qu’à un saut du cœur du réseau. Des centres de recherche travaillant dans des domaines autres que la physique des hautes énergies ont donc commencé à établir des liaisons avec le CERN, en servant souvent de relais vers d’autres laboratoires nationaux de physique des hautes énergies.

Mais cela ne s’est pas fait sans heurts ! Entre 1983 et 1992, la guerre des protocoles de communication faisait rage en Europe. La plupart des gouvernements, opposés à la technologie de l’internet, étaient plutôt favorables aux normes ISO naissantes. La décision du CERN de migrer vers l’internet fut très critiquée par les opposants aux protocoles TCP/IP.

 

J’ai eu l’honneur d'organiser à Genève, en mai 1988, la toute première réunion du CCIRN (Coordinating Committee for Intercontinental Research Network). Il s’agissait de la première tentative visant à harmoniser le fonctionnement interrégional du réseau de recherche mondial qui se dessinait.

La deuxième réunion de ce comité eut lieu à l’automne 1988 dans un centre de villégiature de Virginie occidentale, triste et vide en ce mois d'octobre maussade. Les Américains étaient venus en force. Bill Bostwick, du département de l'Énergie, présidait. Étaient également présents Barry Leiner, du département de la Défense, ainsi que Vint Cerf. La représentation européenne était maigrichonne : un Allemand, un Britannique et moi-même. À l’époque, l’Europe était largement opposée à la technologie de l’internet, d’où le manque d'enthousiasme pour participer à une manifestation consacrée à l’internet.

Vers la fin de la réunion, les Américains, conduits par Vint Cerf, se firent insistants : « Il est essentiel que vous, les Européens, établissiez une structure pour attribuer des adresses internet en Europe. Ce n’est pas une bonne chose que nous continuions à le faire pour vous. » Mes deux collègues ne semblaient pas trop préoccupés, répondant simplement qu’ils ne voyaient pas un grand avenir à l’internet. Pour ma part, je rassurais nos collègues américains, répondant qu’il y avait bel et bien des gens en Europe qui croyaient au protocole IP.

À mon retour de Virginie-Occidentale, Olivier Martin et moi-même avons convoqué une réunion au CERN avec les parties intéressées en Europe afin de promouvoir l’idée d’une structure visant à coordonner les réseaux IP en Europe, en particulier l’attribution d’adresses. Le temps pressait.

Cette réunion fondatrice eut lieu au CERN en décembre 1988, dans un petit bureau du bâtiment 600. Six personnes y participèrent : Rob Blockzijl, du Nikhef, Mats Brunel, de SUNet, Daniel Karrenberg, d’EUNet, Enzo Valente, de l’INFN, et Olivier Martin et moi-même, du CERN.

Six mois plus tard se tenait à Amsterdam la première réunion du RIPE (Réseaux IP Européens). Et 25 ans plus tard, RIPE est toujours l’autorité qui attribue les ressources et les services internet dans toute l’Europe, mais aussi au Moyen-Orient et dans certaines régions d’Asie centrale.