Le savoir « inutile » sert-il à quelque chose ?

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Machine de tomographie conçue au CERN. Des machines de ce type sont utilisées pour l’imagerie médicale (tomographie par émission de positons). Des moyens d’améliorer ces techniques sont à l’étude au CERN. (Image : Maximilien Brice/ Samuel Morier-Genoud/ CERN)

En 1939, déjà, Abraham Flexner signait un vibrant éloge de la recherche fondamentale dans le magazine Harper’s sous le titre : « The Usefulness of Useless Knowledge » (De l’utilité du savoir inutile). Flexner, délibérément provocateur sans doute, fait observer que la contribution de Marconi à la technique de la radio est pratiquement négligeable. Il souligne par ailleurs que les travaux menés en 1865 par James Clerk Maxwell sur les fondements théoriques de l’électricité et du magnétisme, et les travaux expérimentaux menés ultérieurement par Heinrich Hertz sur la détection des ondes électromagnétiques, ont été réalisés sans souci d’utilité pratique.

Maxwell et Hertz se souciaient uniquement d’enrichir la somme des connaissances relatives au fonctionnement de la nature. Autrement dit, le savoir qu’ils recherchaient ne visait jamais aucune application spécifique. Et pourtant, sans ce savoir, pas d’inventions de Marconi, pas de TSF, pas de radio, pas de télévision et pas de téléphone portable.

Faire éclore des esprits scientifiques : un jeu d’enfant

L’histoire de l’innovation est pleine d’exemples de ce type. Il est même pratiquement impossible de citer une invention technique qui ne trouve pas en partie son origine dans les travaux de savants motivés uniquement par un désir de comprendre le monde.

Mais la recherche fondamentale, ce n’est pas seulement cela. C’est la réalisation concrète d’un instinct primordial. Tout enfant est par nature un scientifique, motivé par la curiosité, une imagination active et un désir d’apprendre. C’est cette soif de savoir qui nous différencie des autres espèces, et c’est elle qui est à la source de l’innovation depuis que nos ancêtres ont domestiqué le feu et inventé la roue. Les enfants posent sans cesse des questions. Pourquoi est-ce que le ciel est bleu ? De quoi est-ce que nous sommes faits ? C’est quoi ces lumières qui scintillent dans le ciel la nuit ? C’est en se penchant sur des questions comme celles-ci que la science a progressé, et c’est cet état d’esprit qui peut pousser les plus jeunes à se tourner vers les carrières scientifiques ou à s’intéresser en tant que citoyens aux questions scientifiques.

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« Nourrir la curiosité intellectuelle est l’un des buts du CERN. L’éducation et la formation font partie de nos missions essentielles », affirme Fabiola Gianotti, directrice générale du CERN. Ici, des étudiants construisent des chambres à brouillard au S’Cool LAB, un laboratoire d’apprentissage pratique de la physique des particules au CERN, qui permet à des élèves du secondaire de réaliser des expériences et de participer à des ateliers. (Image : Jeff Wiener/ CERN)

Nourrir la curiosité intellectuelle est l’un des buts du CERN. L’éducation et la formation font partie de nos missions essentielles. Au fil des années, nous avons développé des programmes visant tous les publics, depuis les enfants jusqu’aux physiciens confirmés, aux spécialistes des accélérateurs et aux informaticiens. Nous nous efforçons également de suivre le parcours des jeunes qui passent par le CERN, et il est très enrichissant d’observer ces évolutions. Environ mille personnes par an reçoivent de différentes universités dans le monde des diplômes supérieurs pour des travaux menés au CERN.

La recherche fondamentale, donc, non seulement a pour effet d’amener des jeunes à étudier des disciplines scientifiques, mais elle fournit à l’industrie et à l’économie un grand nombre de personnes qualifiées, qui, grâce à leur expérience des technologies de pointe acquise dans un contexte international, sont à même d’avoir une action positive sur le monde.

Développement durable

C'est le moment ici d’évoquer les objectifs de développement durable à l’horizon 2030, admirablement ambitieux, adoptés par l’Organisation des Nations Unies. L’accent mis dans ce programme sur la science et la technologie est positif et encourageant. Cette orientation manifeste une prise de conscience de l’importance de la science comme moteur du progrès au bénéfice des peuples, et moyen de répondre aux besoins les plus pressants en matière de développement.

Mais le potentiel de ce programme ne pourra se concrétiser que par un engagement soutenu, notamment financier, de la part des États. Pour être à même de s’attaquer à des questions telles que l’élimination de la pauvreté et de la faim, ou encore la fourniture d’énergies propres et économiques, nous avons besoin de la science, et nous avons besoin de citoyens qui comprennent les questions scientifiques.

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Le CERN a une longue expérience du transfert de connaissances, par lequel des technologies et des idées nées dans le Laboratoire à l’occasion de recherches fondamentales, se traduisent en activités économiques et en produits utiles à la société tout entière. Ici un microscope à balayage électronique est utilisé pour des observations optiques effectuées lors d’essais de traction cryogéniques. L’appareil permet de mieux connaître les propriétés d’élasticité de différents matérieux et comment ceux-ci se comportent dans différentes conditions. (Image: Maximilien Brice et Samuel Morier-Genoud/CERN)

Les endroits comme le CERN sont un maillon essentiel de la chaîne d’innovation. Nous contribuons à la production d’un type de connaissance qui, non seulement enrichit l’humanité, mais sera à la source d’idées de technologies du futur. Nous développons nous-mêmes des technologies qui ont des applications immédiates dans l’intérêt de la société : des technologies comme le World Wide Web et l'application d’accélérateurs de particules, secteur où le CERN est expert, à des domaines aussi divers que la stérilisation des aliments et le traitement du cancer. De plus, nous donnons une formation aux jeunes.

Tout cela est possible parce que les États apportent leur appui à l'éducation dans les disciplines scientifiques (science, technologie, ingénierie et mathématiques) et à la recherche fondamentale. Mais cela ne suffit pas: il faudrait que, dans chaque pays du monde, soit préservé un minimum d’investissements, proportionné au PIB, dans l’enseignement des disciplines scientifiques et la recherche fondamentale. C’est ainsi qu’on pourra assurer le développement et la durabilité à long terme.


À l’occasion de la conférence intitulée « Internet, Web, What’s next ? » donnée le 26 juin 1998 au CERN : Tim Berners-Lee, inventeur du World Wide Web et directeur du W3C, explique comment a été créé le web et comment il envisage l’avenir de celui-ci. Le web est l'une des nombreuses inventions issues d’idées nées au CERN qui ont eu un impact énorme et positif sur la société. (Image: CERN)

La communauté scientifique, et en particulier le CERN, a beaucoup insisté pour que soit inscrit dans les objectifs durables des Nations Unies le principe qu’un pourcentage minimum du PIB de chaque État soit consacré à l’enseignement des disciplines scientifiques et à la recherche fondamentale. Cet aspect est particulièrement important en des temps de ralentissement économique, où le financement privé se concentre naturellement sur les activités rentables à court terme et où la puissance publique tend à privélégier les domaines qui offrent un retour sur investissement immédiat, au détriment des investissements à plus long terme dans la science fondamentale.

La savoir inutile dont parle Flexner est à la base du développement humain. C’est la recherche incessante de ce savoir par l’humanité qui rendra les objectifs de développement atteignables.

Une version plus longue de cet éditorial sera publié dans le cadre de l’initiative 'Big Bet'<