Daniel Boussard (1937–2018)

L’univers de la technologie radiofréquence a perdu un inventeur et un leader exceptionnel avec la disparition de Daniel Boussard, le 6 janvier dernier. Daniel avait grandement contribué à la conception des systèmes radiofréquence (RF) pour l’accélération et le contrôle-commande des faisceaux de particules. Il a amélioré nos connaissances de la dynamique des faisceaux de particules ainsi que des subtilités du contrôle-commande des faisceaux de haute intensité. Il a été à l’origine d’innovations techniques pour l’électronique basse puissance et haute puissance, et également pour les cavités RF supraconductrices perfectionnées nécessaires pour les accélérateurs.

Daniel a commencé à travailler au CERN à la fin des années 1960, sur le PS, mais il a rapidement été recruté pour concevoir le système de contrôle-commande des faisceaux pour l’accélérateur SPS, alors nouveau. Il a réalisé de nombreuses observations sur les signaux micro-onde qui perturbent les faisceaux, et a alors élaboré son fameux critère pour les éviter. Cela a été le début d’un programme qui se poursuit encore aujourd’hui au CERN, et qui vise à comprendre et à contrôler les impédances parasites entraînant des instabilités de faisceau, ainsi qu’à inventer des méthodes pour contrecarrer leur effet. Avec l’intensité de plus en plus grande du SPS, des instabilités de faisceau jusque-là inconnues sont apparues. Pour y remédier, Daniel a fait œuvre de pionnier en utilisant de nouveaux systèmes électroniques numériques et en les incorporant dans le système d’asservissement à un tour qu’il avait inventé pour lutter contre ces instabilités.

Du côté du SPS, il a rapidement été envisagé d’utiliser l’accélérateur pour le projet P-PBAR. Le problème était cette fois-ci de comprendre et de maîtriser les sources de bruit inhérentes aux systèmes RF, qui détruisaient les faisceaux en circulation. Grâce à l’identification des éléments critiques et aux solutions trouvées pour y faire face, il a été possible de faire passer le temps de vie des faisceaux de quelques minutes à des centaines d’heures.

L’accélération dans le SPS de leptons destinés au nouvel accélérateur LEP exigeait des voltages RF élevés. Daniel a eu l’idée audacieuse d’installer, pour la première fois, une cavité supraconductrice dans un environnement comprenant des faisceaux de protons de haute intensité. Cette cavité contribuait à accélérer les leptons pour les porter à des énergies plus élevées pour l’injection dans le LEP, mais il était essentiel de la rendre « invisible » pour les faisceaux de protons de haute intensité. Daniel a résolu ce problème en utilisant des techniques d’asservissement RF perfectionnées, et le SPS a dès lors pu acheminer des protons et des leptons selon des cycles multiples, pendant toute la durée de l’existence du LEP. Dans ces domaines, Daniel est devenu un leader reconnu au niveau mondial, et ses idées demeurent essentielles pour toutes les machines modernes.

Vu ses grandes connaissances des systèmes RF supraconducteurs, il a été choisi pour diriger le projet d’installation des immenses cavités RF supraconductrices nécessaires pour l’augmentation de l’énergie du LEP. Les cavités elles-mêmes devaient être techniquement robustes, mais il était crucial d’assurer aussi une conception méticuleuse de l’électronique destinée à contrôler le voltage et à faire face à des problèmes inattendus (comme les instabilités de l’oscillation pondéromotrice). L’expérience et les connaissances acquises avec les systèmes RF supraconducteurs auprès du SPS et du LEP ont mené à la sélection de ces systèmes pour le LHC, et Daniel a alors dirigé la conception et le déploiement de ces éléments d’accélération à l’efficacité éprouvée.

Les ateliers et les cours donnés par Daniel dans les écoles du CERN sur les accélérateurs au sujet de la charge du faisceau, du bruit de fond RF et des diagnostics de Schottky sont devenus des références classiques, qui continuent de profiter à des générations de scientifiques dans le monde entier. Il était en effet passé maître dans l’art d’expliquer de façon simple des questions complexes.

En tant que leader, Daniel était aimable, juste et très estimé, et ses décisions étaient claires et mûrement réfléchies. C’était une personne remarquable ; il était très attentif aux personnes sous sa responsabilité, et reconnaissait avec honnêteté le mérite de ceux qui travaillaient avec lui. Son autorité naturelle découlait de ses qualités humaines et de ses compétences techniques incontestables.

Amoureux de la montagne, il aimait faire de longues randonnées à pied ou à ski. Pour ceux qui connaissent sa carrière au CERN, il n’est pas surprenant qu’une fois à la retraite, dans le Sud de la France, il ait construit une série de panneaux solaires « guidés » et soit devenu maire de son village, Valavoire.

 

Ses amis et collègues

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