Femme assise devant un vieil ordinateur
L’ordinateur Ferranti Mercury fut le premier ordinateur du CERN. Il fut installé dans le bâtiment 2 le 30 juin 1958. (Image : CERN)

Le premier ordinateur du CERN, un gigantesque Ferranti Mercury à tubes à vide, est installé en 1958. Il constitue la première étape dans le développement du calcul numérique au CERN.

En 1965, l’arrivée du premier supercalculateur, un CDC 6600 conçu par le pionnier de l’informatique Seymour Cray, marque la grande étape suivante. Cette machine à transistors est la première véritable machine à calculer. Le CERN est parmi les premiers à adopter ces nouvelles technologies, qui demandent encore de gros efforts de mise en œuvre en raison de l’instabilité du matériel.

En 1972, le CERN installe le CDC 7600, la machine la plus puissante du marché, cinq fois plus rapide que le 6600. Le CERN investit alors dans les logiciels, et redouble d’efforts pour adopter des techniques d’avant-garde en matière de technologies de l’information. Les deux CDC jouent un rôle majeur dans les calculs menés en physique des hautes énergies. Durant de nombreuses années, il n’existera pas de machines aussi sophistiquées ni aussi rapides que le CDC 7600, qui est finalement débranché en 1984. En douze ans, il aura traité une quantité considérable de données, pour le compte de milliers d’usagers.

En parallèle, entre 1973 et 1980, le CERN construit des systèmes informatiques très sophistiqués pour commander les accélérateurs. Grâce à ces systèmes, le Synchrotron à protons (PS) devient plus « flexible » : il peut être utilisé en temps partagé par les différentes expériences et les autres accélérateurs, le Supersynchrotron à protons (SPS) puis, plus tard, le Grand collisionneur électron-positon (LEP). Les ingénieurs du CERN mettent en place des réseaux, des systèmes informatiques distribués, des interfaces humain-machine avec écrans tactiles et boules roulantes... La tendance passe à un système décentralisé, avec beaucoup d’ordinateurs plus petits, plutôt qu’un grand système central régissant l’informatique.

Les grandes expériences scientifiques nées dans les années 1980, ainsi que celles qui collectent aujourd’hui des données au Grand collisionneur de hadrons (LHC), n’auraient pas été possibles si le CERN n’avait pas investi massivement en ressources humaines et matérielles dans le domaine du traitement de l’information et des technologies de la communication. L’une des retombées les plus gratifiantes en fut l’invention du World Wide Web au CERN au début des années 1990, qui a eu un impact fondamental sur la science et la société.

Témoignage

Lorsque je suis entré au CERN, j’ai été chargé d’identifier les problèmes et de les résoudre, mais également d’essayer de convaincre les physiciens de l’utilité des ordinateurs.
Paolo Zanella
Homme debout à côté d'unités de bandes informatiques CDC 6600
Les unités de bandes de données du premier supercalculateur du CERN, un CDC 6600, installé en 1965. (Image : CERN)

Paolo Zanella rejoint le groupe informatique du CERN en 1962, quelques années après l’arrivée du premier ordinateur. Il dirigera par la suite, de 1976 à 1989, la division du Traitement des données au CERN, avant de devenir professeur d’informatique à l’Université de Genève.

« Lorsque je suis entré au CERN, j’ai été chargé d’identifier les problèmes et de les résoudre, mais également d’essayer de convaincre les physiciens de l’utilité des ordinateurs. Quelques jours à peine après mon arrivée, Lew Kowarski, qui dirigeait à l’époque la division du Traitement des données, m’a envoyé voir Carlo Rubbia. Je devais persuader ce "futur prix Nobel", selon les termes de Lew Kowarski, d’utiliser l’IBM 709 qui venait d’être installé. L’accueil que me réserva Carlo Rubbia fut glacial : les physiciens n’avaient besoin ni de cette machine, ni de moi. Mais il m’a quand même rappelé pour suggérer quelques essais. Finalement, il a été l’un des premiers à adopter l’informatique, qu’il utilisa largement et avec succès tout au long de ses brillants travaux expérimentaux, au CERN comme ailleurs.

Je fus nommé à la tête de la division en 1976, avec pour mission d’enrayer la crise qu’elle traversait. Nous avions des ordinateurs puissants mais peu fiables et nous avions vécu quelques catastrophes avec nos logiciels. Les physiciens étaient furieux. Mais, après quelques années, ils furent satisfaits des changements. La division avait gagné leur respect.

Couverture du magazine CERN Courier
Le Courrier CERN de mars 1972 est un numéro spécial sur les ordinateurs. Il commence par l'article « Les ordinateurs : pourquoi ? ». (Image : CERN)

Nous avons fourni d’excellents services tout en pilotant le développement de notre domaine. Toutefois, les relations avec les chercheurs n’ont jamais été faciles. Dans les années 1970, lorsque nous demandions de l’argent pour développer les réseaux, ils ne voyaient pas "pourquoi deux ordinateurs pouvaient souhaiter dialoguer". Par la suite, le câblage des bâtiments et l’avènement des stations de travail ont également rencontré une forte opposition. Les technologies de l’information (IT) ont finalement envahi tous les étages où des expériences étaient menées, ainsi que les bureaux des ingénieurs et des administrateurs. À la fin de ma carrière, l’invention du World Wide Web fit du CERN l’un des sites de recherche scientifique les meilleurs et les plus avancés au monde en matière de technologies de l’information.

J’ai beaucoup appris de ma formation au CERN, et pas uniquement sur le plan technique. C’est là que j’ai acquis le courage de m’attaquer à l’impossible et de gagner. J’ai vécu l’un des demi-siècles les plus passionnants de la physique des particules. Au CERN, j’ai appris quelques questions de base qui peuvent s’appliquer à tout : à quoi cela peut-il servir ? Pourquoi en avons-nous besoin ? Est-ce que cela va fonctionner ? J’ai compris également que si vous produisez quelque chose d’utile qui fonctionne, ce sera sans nul doute acclamé et adopté.

Dans les années 1960, l’informatique existait mais personne ne savait quoi en faire. De son côté, la science poursuivait sa marche. Et ces deux mondes ont dû se rapprocher pas à pas. Les technologies de l’information forment une machine universelle qui peut beaucoup pour la science et la civilisation. Les technologies de l’information et la physique des particules ont connu des courbes de croissance très semblables. Elles se sont mutuellement poussées et transformées. J’ai eu beaucoup de chance de passer la majeure partie de ma vie au croisement de ces deux disciplines passionnantes. »

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Cet entretien est adapté du livre « Infiniment CERN » publié en 2004 à l'occasion du 50e anniversaire du CERN. Pour plus d'informations sur l'histoire de l'informatique au CERN, rendez-vous sur le site web du département IT du CERN.